Critique : “Je suis un Pays” écrit et mis en scène par Vincent Macaigne.

Un spectacle dans le spectacle.

Plongez dans le spectacle “Je suis un Pays” écrit et mis en scène par Vincent Macaigne, c’est se laisser immerger dans les Abymes de ce conte de fée post-apocalyptique. Tout est fait pour ! Vous rentrez dans le Grand Théâtre du Luxembourg et le décor a subtilement changé. Une légère brume, nous entoure avec une lumière rouge, des ouvreurs et ouvreuses nous accueillent, ils nous remettent la brochure du spectacle, des boules Quies pour nos oreilles et ils nous indiquent la direction pour aller voir “Je suis un Pays” ( A partir de 22h, une autre pièce “Voilà ce que je ne te dirai jamais” est jouée en même temps. Elle viendra s’imbriquer à la fin de notre pièce). Une musique assourdissante mêlant la Marseillaise et d’autres ritournelles nous assaillissent et nous arrivons face à un écran. Sur cet écran, il y a des publicités, des images de documentaires sur les animaux dans les abattoirs et des clips musicaux. Le spectacle a déjà commencé avant même d’avoir commencé …. intrigant !

Riez, dansez, vous allez toutes et tous mourir …

D’un seul coup, nous voyons débouler deux comédiens …  non deux personnages : Monsieur Fluck et Monsieur Andoura. Ils nous demandent de rentrer dans la salle au plus vite car ils ont des mauvaises nouvelles à nous annoncer.  Nous arrivons dans la salle, certains spectateurs sont en train de danser sur “Smells like teen spirit” de Nirvana à fond et Monsieur Andoura est en train de nous apprendre une chorégraphie comme le font les chauffeurs de salle… Il nous dit que notre monde est mort, que nos rêves sont morts, que notre politique est morte et que nous devons faire une minute de silence pour tout ces pays morts ! Les causes : Nos anciens dirigeants ( forcément actuel ) ont tout dénaturé à coup de Monsanto, Nestlé, CocaCola,  Disney, Mcdonalds, et à cause de la société de divertissement qui dirigeaient notre monde.  Nous sommes dans un Joyeux Bordel ! Sur scène, nous voyons un décor qui ressemble à une salle de conférence de l’ONU, nous voyons des silhouettes de dirigeants du monde comme Trump, Macron au centre, … des portraits d’hommes et de femmes à gauche et des bocaux de bébés morts à droite de la scène.

Un Conte entre idéologie et science-fiction.

Une femme de ménage est au centre, elle pleure en fumant une cigarette…. La pièce commence. Cette femme annonce à sa fille Marie , habillée en Superman et à son fils Heidi portant un costume de fée que leur père est parti. Elle leur annonce qu’il y a une prophétie et qu’on lui a envoyé par la poste. L’Ange Georges-René viendra prendre la virginité d’un enfant bien portant pendant le chaos pour créer un prophète. Elle ne peut rien y faire donc elle les abandonne à leur propre sort. La fracture idéologique entre le frère et la sœur sera irréversible. Marie est violée, elle cachera l’enfant et elle deviendra une rebelle tandis qu’Heidi deviendra une sorte de dictateur qui gouvernera grâce à la TV réalité.

Aucun des personnages et aucun des spectateurs ne sortiront indemnes de cette folie… le ton est donné !

Une mise en scène contrôlée et démesurée.

Même si le spectateur peut avoir l’impression d’être parmi un capharnaüm, tout est maîtrisé ! Les tableaux créés sont à couper le souffle, Macaigne parle souvent de démesure pour qualifier son théâtre. La machinerie est énorme, entre le bain de mousse, la forêt, le bar à bière, les portes, les tribunes, la TV Réalité et le texte qui ressemble souvent à des pamphlets ou des monologues dans un dialogue. Tout est impressionnant ! L’interprétation des comédiens est remarquable, jamais on ne les voient flanchés au cours des 3h30 de spectacle. Mention spéciale aux petites filles qui déambulent dans ce désordre épouvantable. De plus, nous nous retrouvons nous-même dans ce dispositif en mode poupées russes. Un spectacle imbriqué dans un autre spectacle. Des spectateurs imbriqués dans l’espace de jeu des comédiens et des comédiens imbriqués dans l’espace des spectateurs …

Les derniers mots :

Dans “Le spectateur émancipé”, Jacques Rancière disait « Être spectateur n’est pas une condition passive qu’il nous faudrait changer en activité mais bien notre situation normale. Tout spectateur est déjà acteur de son histoire ». Si vous êtes un spectateur passif, que vous aimez rester dans votre bulle et dans votre ressentie, ne vous frottez pas à cet univers, vous ne serez pas embarqué, pire vous le vivrez comme une forme de violence et l’expérience serait ratée avec ce gout amer de ne pas y revenir. Le théâtre de Macaigne est immersif, il vous bouscule, vous fait réfléchir, il est chaleureux, froid, déconnant, cruel, violent, mais il est vrai. Si l’expérience a marché, vous aurez cette sensation d’avoir passé un super moment mais d’uns tristesse inébranlable. Un théâtre politisé avec cette nécessité citoyenne du théâtre: se rassembler, échanger, se délivrer, s’enivrer …